Diffusion de l’escrime japonaise en Corée
Article écrit par Bok-kyu Choi et parue dans la revue Martial Arts Studies No 6 au cours de l’été 2018.
Traduction française : Fabien Rivaille Avril 2022
Adresse : http://doi.org/10.18573/mas.63
Bok-kyu Choi a étudié la physique, les arts martiaux, le Chinois classique et philosophie à l’Université de Sogang et au Seoul National University. Sa thèse de doctorat porte sur le contexte historique et compilation de Muyedobotongji, ou Manuel illustré complet des arts martiaux. Ses intérêts de recherche portent sur les systèmes d’arts martiaux traditionnels de Corée, de Chine et du Japon et s’étendant aux traditions martiales européennes. Il vit actuellement aux Pays-Bas et préside l’Institut coréen des arts martiaux (KIMA). Il a publié de nombreux articles et monographies sur des questions liées aux arts martiaux. En plus d’être un érudit, il fait partie des plus haut gradés de Sibpalki, un art martial traditionnel coréen, et est le président de l’association néerlandaise Sibpalki.
Résumé
Cet article explore la diffusion de l’escrime japonaise en Corée. Des livres furent écrit en Corée, le Muyejebo [1598], Muyejebo Beonyeoksokjip [1610] et Muyedobotongji [1790] illustrèrent l’influence de l’escrime japonaise. Le kage-ryu japonais fut introduit dans l’armée coréenne par ses kata et sa méthode de combat. Au 18ème siècle, quatre différentes méthodes d’escrime japonaises ont été documentées dans le Muyedobotongji : toyu-ryu, ungwang-ryu, cheonryu-ryu et yupi-ryu.
Ces efforts pour introduire l’escrime japonaise se sont poursuivis à l’époque moderne, en particulier sous le régime japonais (1910-1945) lorsque le gekiken et le kendo ont été promus en Corée et largement répandus dans tout le pays. Après la libération, le kendo est devenu la cible des sentiments nationalistes et anti-japonais. Dans une tentative d’effacer son caractère japonais, le kendo s’est transformé dans un art de l’épée de style coréen. Le côté militaire a donné naissance au kendo japonais kendo et le sentiment nationaliste coréen l’a transformé en kendo coréen.
Introduction
La Corée, la Chine et le Japon, déjà très proches géographiquement les uns des l’autres, sont aussi historiquement et culturellement très liés. Une pratique née dans un pays se propageait souvent aux autres et transforme les cultures existantes pour en promouvoir de nouvelles. Les arts martiaux ne firent pas exception. Les arts martiaux coréens, chinois et japonais ont évolué sous influence mutuelle. Lorsqu’on examine des arts martiaux tels que Joseon sebeop (école traditionnelle de sabre coréen), le sabre long, karaté, taekwondo, judo, kendo, hapkido, etc., qu’ils soient d’origine ancienne ou moderne, il n’est pas difficile de voir des preuves d’échanges et de diffusion culturels.
L’escrime japonaise n’a pas fait exception. Ses techniques ont été intégrées et renommées depuis longtemps parmi les pays voisins, notamment en Corée et Chine. Il est probable que l’escrime japonaise ait été transmise en Corée dès l’ère des Trois Royaumes (1er – 7ème siècle après JC), par les conflits militaires comme les échanges commerciaux. Cependant, ce n’est que dans la seconde moitié du 16ème siècle que l’on peut confirmer une diffusion d’une pratique spécifique de l’escrime japonaise.
Il n’est pas toujours facile de retracer la façon exacte de la diffusion des arts martiaux s’est produite, en raison du manque de documents écrits. Les arts martiaux étaient essentiellement des systèmes de connaissances construits grâce à l’expérience acquise sur le champ de bataille. Historiquement, il était classique et habituel que les connaissances martiales soient « instruites oralement, apprises par cœur ». Les documents écrits et détaillés sont un phénomène plus récent. Auparavant, la mort de la personne qui maîtrisait un type d’escrime pouvait potentiellement signifier la disparition pure et simple de ce type d’escrime. Cependant, les écrits laissés un peu plus tard sur les arts martiaux, en particulier les manuels d’entraînement, nous permettent maintenant d’aborder et d’étudier les arts martiaux traditionnels de manière plus pertinente.
Cet article examine la diffusion de l’escrime japonaise en Corée sur deux périodes. Le tournant est l’ère de la modernisation à la fin 19ème siècle, plus précisément la création d’une force de police moderne en 1895. Il est important de noter que la diffusion de l’escrime japonaise en Corée ne se déroula pas à un certain moment précis de l’Histoire mais, au contraire, sur une longue période de temps.
L’escrime japonaise était principalement un art militaire avant l’ère moderne, après quoi il s’est transformé en la forme sportive modernisée observée au 20ème siècle. S’il s’est développé en tant que sport, il est également devenu un mécanisme dont l’objectif est de promouvoir des idéologies telles que le militarisme et le nationalisme japonais au Japon et en Corée. Par la suite, le kendo japonais en Corée est devenu une véritable force motrice dans la création d’une variété de styles d’escrime coréens à l’ère moderne.
Cet article étudie les diverses caractéristiques de l’escrime japonaise dans plusieurs circonstances historiques à travers les âges.
Contexte historique de la diffusion de l’escrime japonaise en Corée
L’instrument le plus important et le plus direct de diffusion des arts martiaux dans les temps pré-modernes était la guerre. L’escrime japonaise a été introduite directement en Corée durant le règne de la dynastie Joseon lors de l’invasion japonaise de la Corée entre 1592 et 1598. C’est ce qu’on appelle la guerre d’Imjin en Corée, Bunroku no Eki au Japon et Wanli Chaoxian Zhanzheng en Chine. Les Joseon ont souffert des défaites successives dans les premiers temps. Même la capitale, Séoul, est tombée en seulement 20 jours après le déclenchement de la guerre, après quoi le roi et son peuple ont dû fuir la ville.
Parmi les raisons premières de ces défaites figuraient les tactiques militaires des Joseon et leur système martial. Les principales menaces pour la dynastie Joseon avant la guerre d’Imjin avaient été les pirates du peuple Jurchen et les wakou (pirates japonais). Jusque-là, Joseon mettait fortement l’accent sur la cavalerie, parce que les Jurchen qui ont pillé les frontières nord de la Corée employait aussi principalement la cavalerie. Typiquement, l’armée Joseon préférait tirer des armes à feu à longue portée suivies d’une salve de flèches, la cavalerie arrivant ensuite pour pourchasser les survivants. Cette tactique militaire a également été appliquée pour combattre les pillards japonais. L’arc en corne Joseon (ndlr : Gakgung) était supérieur à l’arc japonais. Il était ainsi possible de bloquer l’approche des wakou, utilisant des projectiles à longue portée. L’escrime japonaise, qui était une spécialité de l’armée japonaise et des pillards, ne pouvait être utile.
En raison du succès tactique des armes à feu et des arcs, l’épée est devenue perçue comme une arme supplémentaire, plutôt qu’un outil nécessaire et décisif, dans l’infanterie et la cavalerie Joseon. Au fil du temps, des couteaux courts et droits appelés « jikdan » (qui signifie droit et court en coréen) est devenu la norme et l’importance de l’épée a diminué.
Cependant, l’épée a été utilisée comme arme principale par les armées japonaises en combat rapproché lors de l’invasion de la Corée. Leur tactique était d’abord d’attirer l’attention de l’ennemi sur les porte-drapeaux, puis de tirer des arquebuses (canons), suivis de l’encerclement des troupes Joseon par la cavalerie et enfin terminer la bataille avec les lances et les sabres. L’arquebuse, supérieure aux armes à feu des Joseon, était le facteur crucial permettant aux Japonais de remporter des victoires dans les premiers moments de la bataille. Ils aussi ont pleinement utilisé leurs lances et leurs sabres.
Il y avait plusieurs raisons pour lesquelles l’armée japonaise dominait en combat rapproché. La première est la psychologie. Les Japonais n’avaient par évidence pas peur de la mort. Selon les écrits de Joseon : « Chaque fois que nous nous battons, ils se précipitent vers l’avant, avec uniquement un katana long d’un mètre [et] nous n’avons aucun moyen de les arrêter. » [Muyedobotongji, Vol.2, Waegeom (sabre japonais)]; « Lorsque l’ennemi se précipitait sans crainte de mort, les soldats Joseon étaient complètement impuissants alors que leur sang couvrait la lame cruelle de l’ennemi. Bien que le les soldats portaient des épées et des lances, ils n’avaient pas le temps de s’en servir. » [Muyedobotongji, Giye Jilui (Questions et réponses sur les arts martiaux)].
La deuxième raison est que la qualité du katana japonais était supérieure à n’importe quelle arme de poing employée par Joseon. Il était plus long que les épées des Joseon ou de la Chine, mais également plus léger et plus solide. En effet, les armes de Joseon se sont souvent cassées au contact des katana japonais. Enfin, l’escrime japonaise était indomptable. Les katanas japonais étaient maniés à deux mains, ce qui les rendait très puissants. Lorsqu’il est combiné avec des sauts et des changements de direction, un soldat japonais était capable de quasiment couvrir un cercle de 5 mètres.
Le cours de la guerre a commencé à s’inverser alors que les forces alliées de Joseon et et de la Chine Ming ont gagné la bataille du château de Pyongyang en 1593. A cette époque, le principal acteur des forces Ming était les troupes du sud du Zhejiang et Fujian. Ces soldats étaient bien entraînés et expérimentés pour repousser les wakou dans les zones côtières du sud de la Chine. Ils étaient également formés aux tactiques de Qi Jiguang consistant à combiner l’utilisation d’armes à feu aux techniques de combat rapproché. De loin, des canons et armes à feu étaient utilisées quand, à courte portée, la « formation du canard mandarin » a été appliqué. C’était une combinaison de combat spécialisée mêlant combat rapproché et armes, y compris des boucliers, des lances épineuses, longues lances et tridents.
Le gouvernement Joseon s’est efforcé d’introduire la tactique de Qi Jiguang et ses techniques martiales dans tout le royaume. Par conséquent, plusieurs manuels de formation furent réalisés. Le Muyejebo [Manuel illustré de Arts martiaux], compilé en 1598, fut le premier manuel de combat rapproché produit en Corée. L’utilisation de 6 armes a été illustrée dans ce livre : le bouclier, la lance épineuse, la longue lance, le trident, le bâton et le long sabre (jangdo).
Un autre manuel de formation, le Muyejebo Beonyeoksokjip [Suite du Manuel illustré de Arts martiaux], a été compilé en 1610. Ce livre décrit des arts martiaux différents de ceux détaillés dans le Muyejebo. C’étaient la méthode du poing (gwonbeop), le sabre de lune du dragon bleu, le bâton avec une lame (lance à crochet) et le waegeom (combat à l’épée). En 1759, le Muyesinbo [Nouveau manuel illustré des arts martiaux] a été écrit et inclus 18 disciplines d’arts martiaux, telles que l’épée Silla, les épées jumelles, épée japonaise, etc. Enfin, le Muyedobotongji [Manuel illustré complet des arts martiaux], compilé en 1790, est l’édition finale des manuels d’arts martiaux de la dynastie Joseon, avec six arts équestres ajoutés au dix-huit arts martiaux.
Les manuels susmentionnés décrivent tous l’art du sabre japonais; jangdo dans le Muyejebo, et waegeom dans le Muyejebo Beonyeoksokjip, Muyesinbo et Muyedobotongji. Pendant près de 200 ans après la l’invasion japonaise de la Corée en 1592, il y eut un effort concerté pour à la fois étudier et mettre en œuvre les techniques d’escrime japonaise au sein de l’entrainement militaire Joseon.
Néanmoins, l’introduction de l’escrime japonaise n’a pas été une tâche facile. L’escrime japonaise était un secret militaire et donc difficile de mener des recherches dessus. Cela a rendu difficile la formation sensée être rapide pour des soldats de Joseon. De plus, il y avait des difficultés à répandre l’escrime japonaise dans l’ensemble de l’armée car il y avait encore une forte préférence pour l’utilisation de l’arc comme arme militaire traditionnelle. Néanmoins, l’escrime japonaise a été pratiquée et mis en œuvre dans l’armée coréenne pendant près de 2 siècles.
Diffusion de l’escrime japonaise 1 : Ssangsudo (sabre à deux mains)
Lors de l’invasion de la Corée, Joseon a fait de nombreux efforts pour adopter l’escrime japonaise. A cette époque, ni le maniement du sabre ni celui de la lance étaient largement transmis ou pratiqué à Joseon [Muyedobotongji, Giye Jilui (Questions et réponses sur les arts martiaux)]. La connaissance de l’escrime japonaise était donc considérée comme une nécessité (afin de contrer la menace japonaise).
Deux ans après l’invasion japonaise de la Corée en 1592, le gouvernement Joseon a abordé la question de l’apprentissage des techniques d’escrime avec le chef militaire Luo Shangzhi (尙志) de la dynastie Ming [Les Annales du roi Seonjo, 17 septembre 1592] dans le but de mettre en œuvre ses idées. Environ 70 soldats triés sur le volet furent envoyés au Camp d,’entrainement de Luo Shangzhi pour y apprendre les techniques d’escrime [Les Annales du Roi Seonjo, 7 octobre 1592]. Ils apprirent divers arts martiaux, tels que la lance, l’épée, la lance épineuse et le jangdo (sabre long). La méthode jangdo est dérivée de l’école d’escrime japonaise kage-ryu. Qi Jiguang a obtenu le parchemin kage-ryu (mokuroku) lors de la bataille de Taizhou (台州大捷) en 1561 et adopta cette technique d’escrime comme méthode d’entraînement pour ses soldats. Il a ensuite été transmis à Joseon pendant la guerre d’Imjin.
Le nom jangdo (« jang » signifie long et « do » signifie sabre) est dérivé du fait qu’il est plus long qu’un sabre ordinaire. La longueur totale du jangdo était d’environ 136 cm. La lame était de 105 cm, le manche de 31 cm et il pesait généralement 1 500 grammes. Considérant que le la longueur totale du sabre ordinaire est de 90 cm, la lame mesurant 69 cm, la poignée 21 cm et le poids 900 grammes, le jangdo est donc 1,5 fois plus long et 1,6 fois plus lourd.
en référence au « jangdo », Qi Jiguang déclare :
« Ce sabre [jangdo] est devenu connu lorsque le wakou a commencé à envahir la Chine. Lorsqu’ils parurent armés de ce sabre, l’éclat de la lame terrifiait nos soldats. Le wakou étaient bons en saut et pouvait couvrir près de trois mètres en un seul saut. Combiné à la longueur de 1,5 mètre du sabre, cela leur permettait de parcourir 5 mètres dans toutes les directions. Nos soldats n’étaient pas équipés pour s’engager dans une bataille rapprochée, et ils étaient incapables de manier efficacement leurs armes longues. Leur technique de sabre à deux mains était si puissante et leur lame si tranchante qu’un de nos soldats a été complètement coupé en deux. Les corps de nos soldats ont été coupés en deux parties. C’était parce que la lame était tranchante et la force sans commune mesure quand le sabre est utilisé à deux mains. »
Le kage-ryu (l’école de l’ombre) a été fondé par Aisu Iko (1452-1538) alors qu’il visitait le sanctuaire d’Udo, province de Hyuga en Kyushu, où une divinité en forme de singe serait apparue à lui dans un rêve et lui aurait transmis un nouveau style d’escrime. L’école fut nommée d’après l’apparition ténébreuse qui l’a éclairé. Le kage-ryu a été transmis à Kamiizumi Ise-no Kami Nobutsuna ( 上泉伊勢守藤原信綱, 1508-?). Kamiizumi a créé un nouveau Kage-ryu, qui était un mélange du Kage-ryu d’Aisu et de l’escrime traditionnelle de Kashima et de Katori. Le Yagyu Shin kage-ryu, Taisharyu, Jikishin-ryu, Jikishin kage-ryu, Shin shinkage-ryu et Shin shinkage ichien-ryu sont toutes des écoles actuelles qui retracent leur lignée à Kamiizumi.
Le rouleau de kage-ryu répertorié dans le Jixiaoxinshu (nouveau traité sur l’efficacité militaire, compilé par Qi Jiguang) est le plus ancien écrit concernant le Kage-ryu [Figure 1]. Ce dossier est composé de « secrets » écrits dans un style calligraphique cursif, suivis de quatre croquis représentant des ombres tenant des épées et de 15 dessins de position de combat au sabre [Figure 2]. Ce rouleau a également été inclus dans le Wubeizhi (Traité sur la technologie de l’armement), une autre encyclopédie des arts martiaux qui a été compilée en Chine en 1621. Cependant, les ombres représentées dans le Jixiaoxinshu sont représentées comme des « singes » dans le Wubeizhi, et la forme du sabre est également différente [Figure 3].

Fig 1 – Rouleau du Kage-ryu dans le Jinxiaoxinshu

Fig 2 – Kage-ryu dans le Jinxiaoxinshu

Fig 3 – Kage-ryu dans le WuBei Zhi

Fig 4 – Kage Ryu dans le Wubei Zhi
Fait important, le Jixiaoxinshu et le Wubeizhi ont tous deux 15 illustrations de techniques de sabre, mais ce ne sont que des illustrations isolées sans aucune explication, ni même de noms donnés pour les postures. Il est difficile de déterminer comment ceux-ci ont été formés aux techniques de jangdo.
La première apparition du jangdo dans les archives historiques peut être retrouvée dans le Muyejebo [1598]. Ici, le jangdo est appris sur une ligne droite virtuelle. Le guerrier avance avec des postures qui se succèdent, puis recule et revient au point de départ. Il répète ensuite le même schéma mais avec différentes combinaisons de techniques. Sur la phase de retour, l’épéiste adopte la posture défensive de première retraite, puis la posture défensive de deuxième retraite et enfin la posture défensive de troisième retraite, chacune étant différente. Bien que le sabre jangdo soit composé de 15 postures différentes, le nombre total de postures utilisées pour l’ensemble de la forme (turo, kata ou hyung) est de 38 en raison de la répétition [Figure 8]. Les noms des postures jangdo n’étaient pas enregistrés dans les manuels d’entraînement chinois [Figure 4] ; tous les noms ont été ajoutés par la suite par les membres de la dynastie Joseon. La version Joseon de Jixiaoxinshu compilée en 1664 utilisait les mêmes 15 noms de posture jangdo [Figure 7] que ceux observés dans le Muyejebo précédent de 1598 [Figure 5].

Fig 5 – Jangdo dans le Muyejebo

Fig 7 – Jangdo dans le Jinxiaoxinshu (édition de Joseon)

Fig 8 – Ssangsudo dans le Muyedobotongji
Une autre caractéristique de la maîtrise de l’épée au sabre long est la façon dont le habaki (donghoin en coréen – un collier métallique entre la lame et le garde-main) est tenu lorsqu’il est manié. Généralement, la fonction du habaki est de fixer la lame à la poignée pour améliorer la stabilité, de protéger la lame et de resserrer le sabre lorsqu’il est inséré dans le fourreau. En raison de la longueur de la lame, le centre de gravité est situé loin du manche. Bien qu’il ait l’avantage d’augmenter la force d’impact en augmentant l’élan, il entrave également le bon fonctionnement. Lorsque la situation le justifie, le habaki peut être tenu de l’autre main pour améliorer l’équilibre du sabre long [Figure 5].
On pourrait affirmer que ces techniques de jangdo reflétaient les influences militaires chinoises telles qu’elles ont été initialement reconstruites par les Chinois. Le sabre long a été pratiqué dans les camps militaires de Joseon pendant près de 200 ans, jusqu’à la fin du 18ème siècle. Le Muyedobotongji a été compilé en 1790, avec des ajouts apportés jusqu’à la fin de la dynastie Joseon. Cependant, à l’époque du Muyedobotongji, plusieurs changements dans l’art de l’épée s’étaient produits.
Le changement le plus évident était la longueur de l’épée. En comparant la figure 5 à la figure 8, nous pouvons clairement voir la réduction de taille. Les deux figures représentent la posture défensive de première retraite. Dans la figure 5, le soldat tient le habaki avec sa main droite, tandis que dans la figure 8, le soldat tient la poignée à deux mains. Ce changement s’est produit parce qu’il n’est plus nécessaire de saisir le habaki lors de l’utilisation d’un sabre de taille standard.
Bien que le turo (kata) du ssangsudo, ou sabre à deux mains du Muyedobotongji, soit pratiquement identique au long sabre de Muyejebo, le sabre ssangsudo est différent du jangdo en ce qu’il s’agit d’un sabre de longueur standard, également connu sous le nom de hwando. Le processus de kage-ryu à jangdo à ssangsudo met en évidence le processus par lequel l’escrime japonaise a été intégré au système chinois et coréen. Une période de 200 ans est suffisante pour que ces changements se produisent.

Fig 9 – Schéma de compréhension du Ssangsudo (kata) dans le Muyedobotongji
Diffusion de l’escrime japonaise 2 : Waegeom
L’escrime japonaise a été introduite par de nombreuses voies autres que les camps militaires chinois. Tout d’abord, certaines des troupes japonaises qui ont été capturées ou se sont rendues lors de l’invasion japonaise de la Corée étaient d’excellents guerriers. Le gouvernement Joseon les a embauchés pour enseigner l’escrime japonaise aux soldats Joseon en leur fournissant de la nourriture et des postes gouvernementaux [Les Annales du roi Seonjo, 15 août 1594]. En particulier, ils organisèrent des troupes d’enfants et leur enseignèrent le maniement de l’épée [Les Annales du roi Seonjo, 17 juillet 1595].
Après la guerre d’Imjin, le gouvernement Joseon a pris des mesures pour créer des unités distinctes de Coréens qui avaient été rapatriés du Japon (prisonniers) et qui connaissaient les armes à feu et l’art de l’épée [Les Annales du roi Injo, 20 avril 1627]. Au fur et à mesure que les relations diplomatiques avec le Japon ont été rétablies et qu’un processus d’échange a repris, les résidents japonais ont été autorisés à vivre dans certaines régions de Corée et à devenir commerçants. Il est concevable que l’escrime japonaise ait été transmise de cette manière à cette époque également.
Le gouvernement japonais a organiséé des compétitions d’arts martiaux en l’honneur des délégations de Joseon. Yagyu Munenori (柳生但馬守宗矩, 1571-1646), qui était un épéiste de Yagyu shinkage-ryu et enseignait l’escrime pour la famille Tokugawa (Shogun), contacta directement la délégation Joseon en tant que directeur général de la réception. Yim Sugan (任守幹, 1665-1721), lors de sa visite au Japon dans le cadre de la délégation coréenne de 1711, fit une démonstration des arts équestres coréens et demanda également à voir les armes à feu et l’escrime japonaises. Grâce à de tels processus, les Coréens ont été exposés à l’escrime japonaise et parfois apprirent directement ou indirectement. En particulier, sous le règne du roi Sukjong (1674 – 1720), Kim Chegeon, un épéiste coréen, s’est rendu au Japon avec les envoyés et a acquis des manuels d’entrainement à l’épée et apprit également des techniques d’escrime. Quatre styles d’escrime japonaise, tels que toyu-ryu, ungwang-ryu, cheonryu-ryu et yupi-ryu, ont été enregistrés dans le Muyedobotongji [Figure 10 ; Waegeom (escrime japonaise)]. Selon le Muyedobotongji, il y eut un examen d’escrime japonaise en novembre 1690 devant le roi Sukjong. Par conséquent, il est probable que l’introduction de waegeom ait déjà eu lieu avant cette date.
Cependant, il y a plusieurs erreurs dans les écrits du Muyedobotongji concernant l’escrime japonaise, ce qui nécessite une discussion. Le chapitre waegeom du Muyedobotongji déclare que le shinto-ryu a été fondé par Minamoto no Yoshitsune (1159 – 15 juin 1189), alors qu’il a été réellement fondé par Iizasa Ienao.
En outre, neuf écoles d’escrime japonaise ont été répertoriées – hojeon (戶田), juknae (竹內), dugun (頭軍), danseok (丹石), sangwa (山科), bakjeon (朴田), yusaeng (犴生 ), soja (小野) et gyeongjung (鏡中). Le problème est que ces styles d’escrime ne se trouvent pas sous ces noms dans les archives historiques au Japon. Cependant, certains noms sont écrits en utilisant des idéogrammes similaires (kanji/hanja) et peuvent donc être soit une erreur de transcription et/ou de traduction. Ici, hojeon (戶田) peut avoir été confondu avec toda (土田), dugun (頭軍) pour togun (東軍) et bakjeon (朴田) pour bokuden (卜傳). Cependant, sangwa (山科) et gyeongjung (鏡中) n’ont pas d’idéogrammes correspondants dans les archives japonaises. Parmi les styles d’escrime transmis par Kim Chegeon, Toyu-ryu (土由流) pourrait éventuellement faire référence à Todaryu (土田流) tandis que Ungwang-ryu (運光流) pourrait être Unko-ryu (雲弘流). Cheonryu-ryu (千柳流) et Yupi-ryu ( 犴彼流) n’ont pas d’équivalents historiques.

Toyu-ryu

Ungwang-ryu

Cheonryu-ryu

Yupi-ryu
Le chapitre Waegeom du Muyedobotongji fait également référence au Gyojeon, ou combat à l’épée, où deux épéistes s’affrontent après avoir terminé un enchainement codifié [Figures 12 et 13]. Par conséquent, on pourrait soutenir qu’il ne s’agit pas d’un art mais de deux types d’arts, le turo (hyung/kata) et le combat.

Fig 12 – Combat au sabre dans le Muyedobotongji

Fig 13 – Combat au sabre dans le Muyedobotongji
Sous la dynastie Joseon, le Waegeom (倭劍) s’appelait à l’origine Mogeom (牟劍) [Les archives quotidiennes du Secrétariat royal de la dynastie Joseon, 16 mars 1744]. Lors de l’examen de la compétence Mogeom d’un soldat, il était divisé en deux sections. D’abord, ils étaient examinés sur la série de techniques (turo), puis examiné pour leur niveau d’application face un partenaire à l’aide d’une épée en bois enveloppée de cuir connue sous le nom de Pigeom (皮劍). Même s’il s’agissait essentiellement d’un art, on a souvent soutenu qu’il devrait être divisé en deux arts, Waegeom et Gyojeon (combat), simplement parce que leur instruction et leur pratique étaient menées séparément [The Daily Records of Royal Secretariat of Joseon Dynasty, September 7, 1778]. Au lieu d’augmenter le nombre d’arts martiaux, ils ont intégré deux arts sous un même nom. C’est pourquoi il y a deux arts inclus ensemble dans le chapitre Waegeom (maniement de l’épée japonaise) du Muyedobotongji.
Le combat à l’épée dans le Muyedobotongji est différent du matériel décrit précédemment dans le Muyejebo Beonyeoksokjip. Là étaient deux traditions distinctes de combat à l’épée pratiquées à Joseon. L’escrime du Muyejebo Beonyeoksokjip était basée sur les techniques du sabre long (jangdo) avec l’ajout de plusieurs nouvelles techniques, telles que hajeop-se (posture d’engagement faible) et mugeom sajeokse (essuyer l’épée et regarder un voleur), tandis que le combat à l’épée du Muyedobotongji est dérivé des quatre styles d’escrime japonais décrits dans le chapitre waegeom [Figure 12, Figure 13].
Le Muyedobotongji décrit le sabre de combat comme une épée à un seul tranchant mais note qu’à l’origine l’épée était à double tranchant. Lors de la pratique du combat à l’épée, un bâton d’un mètre enveloppé de cuir était souvent utilisé pour réduire les blessures [Muyedobotongji, Waegeom (escrime japonaise)]. Une différence notable était que le style japonais Yagyu Kage-ryu utilisait du bambou enveloppé de cuir plutôt que du bois.
Une autre caractéristique du combat à l’épée décrite dans le Muyedobotongji est que le combat se termine par un grappling (lutte). On part de la supposition que le sabre a pu être perdu ou tombé durant les assauts. Cette tendance à ce que l’opposition se termine par la lutte peut également être vue dans le chapitre Gwonbeop (Méthode du poing) du Muyedobotongji.

Fig 14 – Explication du combat dans le Muyedobotongji

Fig 14 – Schéma de compréhension du combat dans le Muyedobotongji
L’introduction de l’escrime japonaise moderne en Corée
Les traditions militaires de Joseon ont subi d’importants bouleversements durant la seconde moitié du 19ème siècle. Toute l’Asie orientale était alors sous l’influence de l’impérialisme occidental. Le Japon, la Chine, la Russie et les États-Unis étaient les principales puissances impériales et Joseon devenait un champ de bataille sur lequel ces quatre pays se disputaient le pouvoir. Le Japon a été le plus rapide à affirmer son influence. Ce fut le premier pays modernisé d’Asie orientale et il chercha rapidement à transformer la Corée en une colonie japonaise. En 1876, la Corée signe le traité ganghwa (ndlr : le 1er des traités inégaux) sous la contrainte japonaise.
En 1881, dans une volonté de renforcer son armée, le gouvernement Joseon fusionne les cinq camps militaires centraux existants en deux et créé une nouvelle force militaire spéciale (Byeolgigun) basée sur des systèmes militaires modernes. La mise en place de forces militaires modernisées n’a pas été bien accueillie par les soldats existants qui se sont retrouvés au chômage et ont par la suite rencontré des difficultés. En 1882, d’anciens soldats de l’armée qui n’avaient pas reçu de salaire depuis 13 mois reçurent du riz non comestible. Un soulèvement suivit très vite. La situation a été résolue en revenant au modèle de l’ancienne armée et en abolissant toutes les mesures de modernisation qui étaient alors en cours. La Force militaire spéciale fut également abolie.
Par la suite, le gouvernement Joseon poursuivit une politique d’amélioration de la prospérité et de la défense en adoptant les sciences et technologies modernes des pays avancés. Ces efforts ont conduit à l’envoi d’émissaires au Japon et en Chine (sous la dynastie Qing) pour étudier la Stratégie pour moderniser la Corée. En 1897, l’Empire coréen est créé avec le désir d’être une nation indépendante, libre de l’influence des puissances étrangères. Les réformes agraire, industrielles et commerciales ont été encouragées, conduisant à la création d’usines et d’entreprises modernes. De plus, les banques jetèrent les bases d’un système capitaliste tout en encourageant des personnes talentueuses en créant diverses écoles techniques, normales et publiques.
Malgré ses efforts pour se moderniser, l’Empire coréen vit ses droits diplomatiques internationaux supprimés lorsqu’il signe, sous une contrainte considérable, le traité de protectorat entre la Corée et le Japon en 1905. En 1907, l’armée se voit dissoute de force par le Japon. Par la suite, la Corée perdit sa capacité à se défendre et est ainsi devenue une colonie. En 1910, la souveraineté de l’Empire coréen est supprimée. Le Japon continuera à gouverner la Corée pendant les 35 prochaines années. La dissolution des armées coréennes fut l’événement qui signifia la mort officielle des traditions militaires coréennes, y compris les arts martiaux.
C’est à la fin 19ème siècle que l’escrime japonaise est une nouvelle fois introduite à Joseon. A cette époque, l’escrime japonaise avait déjà évoluée et s’appelait Gyeokgeom (Gekiken en japonais). Les arts martiaux japonais qui ont prospéré jusqu’à la période Edo (1603-1867), amorcèrent leur déclin au début de l’ère Meiji (1868-1912). Le gouvernement Meiji dissout la classe des samouraïs dans le cadre de ses réformes sociales et militaires, leur refusant les privilèges spéciaux qui leur étaient accordés depuis longtemps. Par conséquent, ils se retrouvaient à devoir gagner leur vie en enseignant les arts martiaux au public ou en sortant dans la rue pour des démonstrations d’arts martiaux. Dans ce contexte, une pratique d’escrime plus sûre, utilisant des bogu (ensemble de protections corporelles) et des shinai (épée d’entraînement en bambou), a été développée sur la base du Jikishin Kage-ryu et du Hokushin Itto-ryu. Le Gekiken, l’ancêtre du kendo moderne, a été développé en tant que spectacle pour un public payant et acquit une popularité considérable.
Cependant, il y avait une autre raison au développement du Gekiken (Kendo). Le gouvernement japonais voyait dans le kendo non seulement un moyen d’entraînement physique, mais aussi un moyen d’ériger la discipline mentale. À partir du milieu du 19ème siècle, le Japon subit la pression croissante des puissances occidentales. Pour y répondre, le gouvernement Meiji se lança dans une politique globale de modernisation qui impliquait l’adoption de la science, de la technologie, de la culture et des institutions occidentales dans le but de renforcer ses institutions sociales et militaires. Le Japon a ensuite imposé son modèle à Taïwan et à la Corée en commençant à établir son propre empire en Asie. Le Japon remporta la guerre sino-japonaise (1894-1895) et occupa la péninsule de Liaodong, mais dû rapidement l’abandonner, sous la pression de l’Allemagne, de la France et de la Russie. La guerre russo-japonaise (1904-1905) suivit. Ainsi, le Japon réussit à se forger une idéologie nationaliste centrée sur l’Empereur et mit en avant le code du Bushido (la voie des samouraïs) et du Butoku (vertus martiales). Les arts martiaux, en particulier le kendo, jouèrent un rôle important dans la réalisation de cet objectif.
Fondé en 1895, le Dai-Nippon Butokukai (DNBK – Société de la vertu martiale du Grand Japon) prit la décision de moderniser le Tir à l’arc traditionnel et l’escrime japonaise. Le DNBK établit les kata standards du kendo impérial japonais en 1912 sur la base des katas existants dans le kendo de la police japonaise. Ces katas DNBK sont appelés « les fondamentaux du Kendo » et sont largement pratiqués aujourd’hui. Le programme standard du DNBK comprend le Iaijutsu et le Naginata en plus du kendo. En 1920, le passage du Kenjutsu au Kendo fut réalisé selon le même modèle utilisé par Kano Jigoro pour le passage du Jujutsu au Judo. Le DNBK avait pour ambition non seulement de standardiser les techniques d’arts martiaux, mais aussi de favoriser l de ne renforcement du nationalisme. Par exemple, le mot « Butoku » dans « Dai-Nippon Butokukai » ne fait pas référence à l’éthique ou à la moralité des arts martiaux, mais au « Yamatodamashii », ou « l’esprit japonais », un mot souvent utilisé pour accroître la ferveur nationaliste.
L’introduction du Gekiken japonais en Corée s’est produite vers 1895 comme méthode pour former des policiers et des soldats modernes. Par exemple, les « Annales de la dynastie Joseon », du 23 mai 1895, énumèrent les dépenses faites pour l’achat de nouveaux équipements consacrés à la formation au Gekiken des Sungeom (officiers de police). Le Sungeom était une nouvelle organisation créée dans le but de maintenir la sécurité pendant la réforme de Gabo en 1894. Il n’est pas mentionné ce qu’était spécifiquement l’équipement du Gekiken, mais il est certain qu’il se réfère au bogu et au shinai. On ne sait pas combien de temps la police s’est formée au kendo ni quel niveau de compétence elle a atteint. Cependant, les archives suggèrent que le niveau des policiers de Joseon s’est amélioré assez nettement. En novembre 1905, Iwai Ichiro, un conseiller de la police de Maruyama, enseigna le kendo à un policier coréen, et le premier concours de sabre coréen-japonais eut lieu en 1908.
L’école des officiers militaires (Mugwan Hakgyo), créée en 1896 pour favoriser les sous-officiers militaires, intégra Gekiken dans le cadre du programme de formation. De plus, l’école militaire, créée en 1904 pour la formation des officiers militaires, inclut également le Gekiken dans son programme.
Le Gekiken (Kendo) a commencé à se répandre sérieusement pendant l’ère coloniale japonaise. Son adoption par les dojos des postes de police sous la direction du gouvernement général japonais de Corée a conduit à l’expansion rapide du kendo. La pratique s’est également propagée au grand public grâce à l’enseignement dans des dojos privés. En 1913, le Gyeonseong Middle School enseignait le Judo et le Kendo dans le cadre du programme du gymnase. Le programme de gymnastique scolaire, distribué en 1914 et 1927, incluait le Kenjutsu (Gekiken) comme l’une des matières d’enseignement du Budo. A partir de 1916, l’escrime japonaise est enseignée aux jeunes ordinaires dans une école privée d’Oseong équipée d’installations d’entraînement au Kendo, et elle était largement enseignée pendant la période culturelle (1919-1931). C’est à cette époque que le Kendo est apparu dans un dojo privé établi en Corée (1921) appelé le Joseon Martial Arts Dojo (Joseon Mudogwan). En 1922, le Kendo a été adopté comme cours optionnel à l’école de formation des enseignants et en 1927, il a été adopté comme matière régulière pour les collèges.
Cependant, il semble que les Japonais n’aient pas été impressionnés par le niveau du Kendo en Corée qu’ils considéraient comme n’étant qu’au niveau débutant. Il a donc été avancé que la formation au Kendo ne devrait pas se limiter aux soldats, aux policiers et aux étudiants, mais devrait être étendue au grand public. Dans son article « In Celebration of the Launch of the Magazine Joseon Budo: Kendo in the Korean Peninsula », Nakano Sosuke (中野宗助,1885-1963) vante les avantages de l’entraînement au Budo, remarquant qu’il favorise la discipline de l’esprit et du corps tout en cultivant Butoku (vertus martiales). Les commentateurs japonais, dont Nakano (ndlr : Kendo 10ème dan), estimèrent que les Coréens gagneraient à cultiver de telles qualités. Une telle vision reflétait bien l’ethnocentrisme des leaders japonais des arts martiaux, ainsi qu’une politique de « japonisation » de la société coréenne par l’exportation du Bushido.
En 1928, le DNBK a établi sa branche locale à Joseon dans le cadre de la politique coloniale du Japon et s’est efforcé de promulguer les arts martiaux japonais. Diverses activités avaient été organisées par la branche DNBK coréenne, telles que l’entraînement régulier au Budo, le jugement, les compétitions, la promotion des activités d’arts martiaux scolaires et la création du Hall de la vertu martiale (Butoku den). Le kendo était devenu un outil pour assimiler les Coréens à la culture et à la société japonaises, et on croyait qu’il contribuait à favoriser « l’esprit japonais » (Yamato damashii) en mettant l’accent sur le Bushido et le Budo. Dans les années 1930, lorsque le militarisme était répandu, le Kendo est devenu une partie de l’éducation physique pour préparer les étudiants à rejoindre l’armée en prévision de l’invasion de la Chine continentale.
L’étendue et les limites de la coréenisation du Kendo
Si le militarisme a donné naissance au Kendo japonais, le nationalisme a conduit au développement du Kendo coréen. Après la libération de la Corée du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Kendo a été considéré comme un vestige de l’impérialisme japonais et a été exclu du programme scolaire. Cependant, l’Association Coréenne de Kendo (Kumdo) (KKA) fut créée en 1953 et devint membre régulier du Conseil Coréen des Sports la même année. Actuellement, la République de Corée est vice-présidente de la Fédération internationale de Kendo, qui compte 57 pays membres dans le monde entier.
Divers facteurs expliquent le développement rapide du Kendo coréen, mais l’influence de l’occupation japonaise ne doit pas être sous-estimée. Le Kendo japonais a été introduit en Corée plus tôt que dans les autres pays. Il a été enseigné dans l’armée, la police, les écoles et dans toute la société, permettant ainsi au Kendo coréen d’établir une base solide qui s’est poursuivie même après la libération de la domination coloniale japonaise.
Même si le Kendo coréen était largement pratiqué, il était toujours critiqué pour deux raisons principales. La première raison était idéologique et soulignait le rôle du Kendo dans l’acceptation des Coréens à la domination coloniale japonaise. La seconde soulignait les lacunes techniques du kendo coréen.
D’un point de vue idéologique, le kendo japonais ne peut être traité de la même manière que d’autres sports ou exercices physiques (tels que le football, le baseball, le tennis, le basket-ball, etc.) qui ont également été introduits dans la période de modernisation, car le Kendo est directement ou indirectement lié au côté militariste japonais. Comme indiqué précédemment, dans la société japonaise, le kendo était considéré comme un moyen de cultiver des valeurs particulières telles que le militarisme, une vision spécifique des arts martiaux et, finalement, le « Yamato damashii ». La guerre sino-japonaise et la guerre russo-japonaise ont été menées à cause des ambitions de pays concurrents pour le pouvoir et l’influence sur la Corée. L’endoctrinement des Coréens dans la culture japonaise était essentiellement un moyen d’assurer la domination et le contrôle du Japon sur la Corée.
L’occupation japonaise a conduit à un sentiment anti-japonais considérable dans la population. Le gouvernement militaire coréen des années 1960 et 1970 a utilisé le sentiment anti-japonais pour favoriser un sentiment plus fort de nationalisme et ainsi renforcer son autorité politique. Dans cet environnement, le kendo a été critiqué du fait d’être d’origine japonaise. Dans le cadre de ce nationalisme croissant, le kendo coréen a tenté de cacher ses véritables origines en fabriquant son histoire. Le KKA a tenté de donner une légitimité auKkendo coréen en affirmant que le kendo japonais était à l’origine transmis de l’ancienne Corée au Japon. Des fabrications similaires peuvent souvent être trouvées dans d’autres histoires d’arts martiaux coréens, telles que le taekwondo et le hapkido. Cependant, tous ces arts martiaux coréens sont originaires du Japon.
Le fait que le kendo coréen soit originaire du Japon était gênant à cette époque, lui qui mettait l’accent sur une idéologie d’authenticité culturelle et de « pureté du sang » pour renforcer un sentiment de fierté nationale. C’était le dilemme auquel le KKA était confronté lorsqu’il a tenté de revendiquer le Kumdo (Kumdo est la prononciation coréenne du kanji japonais utilisé pour écrire le Kendo) comme une authentique tradition coréenne d’escrime tout en servant en même temps comme membre et vice-président de la Fédération Internationale de Kendo.
La deuxième critique portait sur le système de kendo coréen lui-même. En Corée, le Kendo s’est développé différemment qu’au Japon. Le Kendo japonais, qui a été standardisé par le DNBK, se composait de trois parties : l’entraînement et les compétitions utilisant le shinai, l’entraînement au kata et la coupe à l’aide d’un vrai sabre. En Corée cependant, il y a une tendance à mettre l’accent uniquement sur les méthodes d’entraînement utilisant le shinai. Bien que le shinai soit un outil important dans l’entraînement moderne au Kenjutsu, il ne remplace pas la valeur de l’entraînement et de la coupe à l’aide d’un véritable sabre. Les écoles de sabres modernes coréennes qui ont émergé dans les années 1980 ont critiqué l’entraînement au Kendo coréen à cet égard.
Le Kendo coréen a tenté de résoudre ces problèmes en incorporant les arts martiaux classiques coréens dans son programme. Par exemple: les arts de l’épée reconstruits du Muyedobotongji ont été incorporés, mais ces efforts semblent être intrinsèquement limités en termes d’efficacité. Les différents arts martiaux du Muyedobotongji fonctionnent comme un seul système cohérent. S’ils sont séparés sans connaissance ni compréhension des autres, cela ne fait qu’affaiblir le système tout entier. Dans cette théorie systématique, il est nécessaire d’apprendre d’abord le Gwonbeop (techniques à mains nues), puis le bâton, puis de l’étendre aux autres arts martiaux tels que l’épée, la lance, le sabre lunaire, les épées jumelles et le trident, ne se reflète pas dans le programme d’enseignement du kendo. Le simple fait d’ajouter Bongukgeom (épée Silla) et Joseon Sebeop (méthodes de l’épée Joseon) au Kendo comme moyen d’établir une identité nationale peut être une erreur, car d’autres aspects cruciaux de la pratique ont un plus grand potentiel de perte.
La logique qui sous-tend le développement du discours historique sur le Kendo coréen est similaire à celle du taekwondo et du hapkido. Ils ont tous affirmé (ou du moins sous-entendu) que ces arts sont originaires de Corée en pointant les influences culturelles de l’ancienne Corée sur le Japon. En d’autres termes, ils insistent sur le fait que le Japon n’a exercé aucune influence sur les arts martiaux coréens.
Il convient de noter, cependant, que de tels exemples révèlent un double acquis dans le nationalisme coréen : il est acceptable que la culture chinoise influence la culture coréenne, mais inacceptable que la culture japonaise influence la Corée. La seule chose acceptable est que la Corée influence la culture japonaise. En outre, le nationalisme coréen a encouragé le sentiment anti-japonais, en suivant malgré tout des méthodes idéologiques similaires. Par exemple, le hwarang-do (ancien esprit guerrier coréen) est en fait une variante coréenne du bushido japonais et du Yamato-damashii (esprit japonais).
La coréenisation de l’escrime japonaise : Formalisation Turo/Kata et Idéologie
Les écoles d’escrime japonaise diffusées sous la dynastie Joseon, transmises par la Chine ou directement apprises du Japon, n’ont pas conservé leur forme originale au fil du temps. Il s’agit d’un phénomène courant lorsque les pratiques culturelles étrangères se diffusent. La question est de savoir dans quelle mesure l’escrime japonaise apportée en Corée a été modifiée au cours de l’apprentissage et du perfectionnement. Nous pouvons tenter de répondre à cette question en comparant l’actuelle pratique du sabre au Japon et celle qui subsiste à ce jour en Corée.
Nous devons d’abord considérer dans quelle mesure l’escrime japonaise apportée à Joseon a changé, puis évaluer comment elle s’est développée. Une telle évaluation est compliquée à cause du manque de données objectives sur ces changements.
Bien qu’il y ait eu des écoles traditionnelles d’escrime japonaise transmises en Corée, il est difficile d’obtenir suffisamment d’informations historiques pour comparer l’escrime japonaise traditionnelle avec l’escrime coréenne de la même période. Si nous devons ensuite examiner l’escrime existante aujourd’hui au Japon, à condition qu’elle soit du même style d’origine, il est probable qu’elle ait aussi changé au fil du temps. Ce phénomène ne peut que se retrouver également dans l’escrime coréenne. Il y a plusieurs difficultés à examiner comment les anciennes écoles d’escrime japonaise ont été introduites en Corée et leur relation avec ce que nous voyons être pratiqué aujourd’hui.
D’après ce qui a déjà été observé, on peut dire avec certitude que toutes les écoles d’escrime japonaises qui ont été diffusées durant la dynastie Joseon ont montré une tendance à être stylisées en tant que turo (kata) alors qu’elles n’existaient pas en tant que telles au Japon. Tous les arts martiaux de la dynastie Joseon, y compris l’art de l’épée, ont été structurés en une série de formes, qu’il s’agisse de turo et de daeryeon (combat) ou d’entraînement avec partenaire (forme de combat pré-arrangée). Les quatre écoles de maniement de l’épée japonaise ont donc également été formalisées avec des turo. C’est une caractéristique des arts martiaux coréens traditionnels, ce qui diffère des caractéristiques générales de l’escrime japonaise traditionnelle.
Les Turo sont, à proprement parler, un héritage des arts martiaux chinois. Cependant, leur apprentissage a été renforcé et accentué en Corée. Cela se retrouve dans la proportion dont ils sont présents dans les manuels d’entraînement militaire de cette époque tels que le Muyedobotongji, où les turos n’étaient généralement pas retrouvés en Chine ou au Japon dans la même mesure.
Il a été affirmé qu’il est difficile d’envisager l’influence des katas des écoles de sabre japonais dans le waegeom tel que décrit dans le Muyedobotongji. L’escrime japonaise, représentée dans le Muyedobotongji, semble être une pratique désassemblée des mouvements du iaido ou du battojutsu. Peut-être que cette interprétation reflète la coréenisation du sabre japonais.
On s’est également demandé si les arts martiaux qui utilisent le turo ( hyung / kata ) peuvent être efficaces en combat réel. En Corée, l’art de l’épée traditionnel n’a pas formé d’écoles différentes. En raison des circonstances de la dynastie Joseon dans lesquelles les castes guerrières n’existaient pas et que les arts martiaux étaient plutôt concentrés et centralisés sur l’armée, il était difficile de produire des écoles indépendantes ( ryuha ). À cet égard, la situation était différente de celle du Japon. L’escrime coréenne a toujours été développée dans le cadre de l’entraînement militaire et non dans le cadre d’une société basée sur le duel. Une caractéristique importante de l’entraînement militaire réside dans la standardisation, y compris au sein des arts martiaux. Tous les manuels d’entrainement militaire historiques en Corée furent alors compilés, rassemblés pour créer une normalisation. Pour un entraînement pérenne et une évaluation équitable, les arts martiaux doivent être standardisés. Le Turo fournit une parfaite norme de formation et d’évaluation, qui présente des aspects positifs d’une part et des aspects négatifs d’autre part. Dans tous les cas, les systèmes éducatifs basés sur les arts martiaux ont peut-être été en mesure d’inciter les soldats à continuer à pratiquer.
Conclusion
Cet article a brièvement résumé les caractéristiques de l’escrime japonaise et le processus de coréenisation qu’elle a joué. À l’avenir, ces analyses doivent être élargies pour inclure une analyse de la présence de l’art de l’épée japonais traditionnelle au sein de l’art de l’épée japonaise coréénisé. Il serait intéressant, par exemple, de comparer le Toyu-ryu et l’Ungwang-ryu des Muyedobotongji avec le Toda-ryu et l’Unko-ryu de l’escrime japonaise actuelle.
Bien que cela ne soit pas abordé dans cet article, il est important de noter que les arts martiaux japonais au 16ème siècle étaient principalement des arts militaires. Par conséquent, le but de leur introduction était d’améliorer la préparation militaire de Joseon. À l’opposé, l’introduction des arts martiaux japonais au 20ème siècle font partie des activités d’éducation physique / sportive, et non de l’entraînement militaire. Le nationalisme et le sentiment anti-japonais s’est répandu après la Seconde Guerre mondiale et la fin de la domination coloniale japonaise. Les arts martiaux japonais, en plus de nombreux autres aspects de la culture japonaise, sont devenus des objets de dérision et de négativité. Cela a été un moteur important du développement des arts martiaux coréens modernes, un sujet qui devrait également être abordé dans les recherches futures.
Enfin, le Kendo japonais, qui a été introduit à l’ère moderne, mérite également d’être reconsidéré du point de vue de l’entraînement des kata. En Corée, l’escrime coréenne traditionnelle a été réintroduite dans le but d’améliorer l’authenticité coréenne du Kendo. Cependant, la compétition de Kendo utilisant le shinai n’est pas directement liée aux techniques d’épée traditionnelles coréennes. Cet écart pose des problèmes lorsque les arts de l’épée classique coréens, tels que Bongukgeom (épée Silla) et Joseon Sebeop (méthodes de l’épée Joseon), sont adoptés dans le cadre du programme de Kumdo. Le Kendo est donc un exemple idéal de la façon dont l’idéologie a influencé le développement des arts martiaux coréens.
